Arnaud Portanelli : « le compte personnel de formation responsabilise l’individu »

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Arnaud Portanelli est rédacteur en chef de CPFormation, un blog lancé en janvier 2014 et qui suit l’évolution du Compte personnel de formation (CPF), de la réforme et plus généralement de l’évolution de l’écosystème formation en France. Il est lui-même acteur de la formation professionnelle, en tant que co-fondateur de Lingueo, organisme de formation en langue qui propose des cours en ligne.

Management de la formation : A l’approche du 2e anniversaire du dispositif, comment évolue le Compte personnel de formation (CPF) ?

En 2015, l’année de mise en place de la réforme, seules 200 000 entrées en formations financées par ce dispositif ont été comptabilisées (principalement des demandeurs d’emplois). La mise en place a été longue et difficile : c’est la raison de la création du mouvement des Hiboux à l’époque. A ce jour nous venons de dépasser les 400 000 dossiers CPF, nous avons donc déjà doublé ce chiffre et il nous reste un mois pour clôturer l’année 2016.

En moyenne, depuis le début d’année 2016, ce sont 38 852 dossiers CPF qui sont validés chaque mois (un peu moins de 2000 entrées en formation par jour). Par contre, sachant que 120 000 comptes sont ouverts chaque mois, le ratio entre ouverture de compte et dossiers validés est encore trop faible.

On peut dire que la tendance est bonne mais il faut encore lever bon nombre de blocages afin de faire de la formation un réflexe en France, que ce soit pour trouver un emploi ou se prémunir de le perdre…

Comment les salariés se l’approprient-ils ?

Les salariés ont mis beaucoup de temps à se mettre au CPF. L’arrivée du compte personnel de formation était synonyme d’une grande liberté et cette liberté n’a pas été utilisée comme on aurait pu le penser. Le CPF permet notamment de limiter les refus de formation en permettant de se former en dehors du temps de travail. On peut donc suivre une formation qui n’a aucun lien avec son activité actuelle sans accord de l’employeur. Dans ces conditions, on aurait pu croire à une explosion immédiate de demandes des employés frustrés du DIF (droit individuel à la formation) pour se former grâce entre autre à l’explosion de la FOAD (formation ouverte et à distance), mais ça n’a pas été le cas. Ils ont majoritairement attendu 2016 pour commencer à prendre en main ce compte personnel qu’ils maîtrisent toujours assez mal.

Et les organismes de formation ?

Malgré les différentes études, la réforme a été véritablement difficile pour les organismes de formation, notamment les plus petits. Il est très délicat d’avoir des chiffres fiables puisque nombre de ces organismes de formation sont isolés. Ceux qui ont su s’adapter risque de rencontrer de nombreuses difficultés dans les prochains mois. La qualité des échanges avec les financeurs tels que Pôle emploi ou les OPCA s’améliore ; témoins la création du SI KAIROS pour le premier ou le pacte de Confiance d’OPCALIA pour le second. Mais l’appareil administratif de la formation professionnelle est des plus lourd : on est très loin du monde numérisé dans lequel nous vivons. Pour les organismes de formation, les besoins en trésorerie sont beaucoup plus importants et sont la cause de cessations d’activité qui ne sont pas liées à la qualité des formations dispensées.

2017 est placé sous le signe de la qualité des organismes de formation. Cette normalisation de la qualité est une source d’inquiétude pour les dirigeants des organismes de formation. Pour chiffrer l’impact de la mise en place du compte personnel de formation sur les 60 000 organismes de formation en France, il sera intéressant de regarder en 2017 combien d’organismes sont enregistrés dans datadock.

Comment se positionnent les OPCA et les entreprises ?

Les OPCA maîtrisent parfaitement le mécanisme du compte personnel de formation et surtout celui des abondements, grâce aux facilités ouvertes par « l’abondement Rebsamen ». Plus de 90 % des dossiers des demandeurs d’emploi validés ou clos ont fait l’objet d’un abondement ou d’une dotation au-delà des heures de CPF acquises par les personnes. Les abondements ont été moins fréquents pour les salariés (35 %).

L’avenir, selon moi, est à la standardisation et à la numérisation des échanges entre OPCA et organismes de formation. Si l’on veut simplifier la formation, il faut diminuer le temps nécessaire pour sa mise en place et son financement. Sur ce point les choses n’avancent vraiment pas assez vite !

Le décret qualité qui entrera en vigueur en 2017 devrait augmenter la confiance entre les acteurs du marché. C’est une très bonne chose pour les relations entre OPCA et organismes de formation.

Pour ce qui est des entreprises, en 2017 on devrait voir la quasi-totalité d’entre elles prendre en main le compte personnel de formation qui avec le compte personnel d’activité est désormais au cœur du droit social français. J’invite tous les entrepreneurs, chefs d’entreprise petite ou grande à se rapprocher de la CGPME ou du Medef s’ils ont des questions au sujet de la mise en place et du financement d’une formation. N’oubliez pas non plus de contactez votre OPCA : ils sont là pour vous aider et ils le font très bien.

Que savons-nous sur le profil des utilisateurs ? Et sur le type de formations financées ?

La première année de l’exercice du compte personnel formation, un cinquième des utilisateurs étaient des salariés. En 2016 ils en représentent un quart. Moins de 4 millions d’actifs ont ouverts leurs CPF : La réforme a encore besoin d’un petit coup de pub à destination de ce public !

Selon moi, en 2017, 1 CPF sur 2 sera utilisé par un salarié. La raison principale de cette montée en puissance est la prise en main du dispositif par les directeurs des ressources humaines et responsables de formations. En outre, la notoriété des différents comptes créés par le gouvernement augmente au fur à mesure.

CléA (qui porte sur le socle de connaissances et de compétences professionnelles) est la certification la plus demandée en volume mais un petit millier de certificats Cléa ont été véritablement délivrés, demandeurs d’emploi et salariés confondus. La vraie locomotive du CPF, ce sont les formations linguistiques. Mais trop peu de langues sont éligibles, et de fait c’est l’anglais qui est le grand gagnant : Numéro 1 des CPF salariés : le TOEIC, numéro 2 : le BULATS. De nombreuses langues non éligibles aujourd’hui viennent s’ajouter aux attentes des stagiaires, à l’exemple du japonais.

2 ans après la mise en place du CPF et malgré l’engagement de la DGEFP, les partenaires sociaux qui constituent le Copanef tardent à rectifier le tir et n’ont pas rendu le LILATE éligible dans la V7 de la LNI (la liste nationale interprofessionnelle des certifications éligibles au CPF, dont la 7e mise à jour a été décidée le 22 novembre). Le LILATE, pour Live Language Test, est un test multilingue édité par Lingueo qui permet d’évaluer la capacité d’un individu à travailler dans une langue étrangère. Il permettrait de diversifier le choix de la certification et de rendre éligible au compte personnel de formation la totalité des langues étrangères les plus parlées dans le monde.

Soutenus par le MEDEF et la CGPME, nous avons bon espoir que celui-ci soit rendu éligible le 17 janvier prochain.

Que pensez-vous globalement de la réforme et de ses dernières évolutions dans la loi Travail…? 

Globalement, je pense que cette réforme et son évolution est très ambitieuse et courageuse. Elle numérise un domaine assez archaïque et responsabilise l’individu. Je trouve très positif le fait d’ouvrir au bilan de compétences le compte personnel de formation et j’espère véritablement qu’il va s’ouvrir rapidement aux nouveaux métiers du numérique. La difficulté est que dans ce domaine innovant très peu de certificats existent pour valider des compétences comme le SEO par exemple…

Je ne m’inquiète pas de l’intégration du CPF au CPA, mais j’aimerais que la création du compte et d’un dossier soit simplifiée en 2017. Les conseillers en évolution professionnelle vont certes faire beaucoup pour aider les individus, mais c’est l’ergonomie et la simplicité qui font le véritable succès et la prise en main d’un outil (à l’image du téléphone portable par exemple) ou d’un service par le client final. J’espère vraiment qu’en 2017 le mot le plus important sera « simplification », et non pas seulement « qualité », dans le monde de la formation.

L’idée de compte personnel est une grande idée. Tout ce qui vient alimenter ce compte va pouvoir être utilisé par la suite principalement pour se former, mais aussi pour partir plus tôt à la retraite. C’est une bonne chose, mais pour que tout se passe dans les meilleures conditions, l’État et notamment la Caisse des Dépôts – qui construit les sites internet des comptes – doivent insister sur le pôle support. Il s’agit de se donner les moyens de, afin de répondre aux entreprises ou aux individus qui ont des centaines de questions, par exemple sur les heures de leur compte.

Quelles sont aujourd’hui les tendances du marché de la formation en langues ? 

Avec le compte personnel de formation, on responsabilise l’individu, qui est maître de sa formation. Les “stagiaires” ne souhaitent plus une méthode unique pour les accompagner mais aspirent à ce que la formation s’adapte à leurs besoins, à leur manière d’apprendre. Cela fait maintenant bientôt 10 ans que nous prévoyons cette évolution chez Lingueo ;  c’est la raison pour laquelle nous ne faisons que de la FOAD. Des cours particuliers par Skype entre un individu et un formateur. C’est pour nous la meilleure manière d’apprendre une langue étrangère, en s’adaptant à l’individu et plus particulièrement à son rythme d’apprentissage. Le stagiaire peut créer un lien avec le formateur et réduire ainsi l’appréhension à apprendre. L’intelligence du logiciel lui permet de constater sa progression.

Très nombreuses sont les entreprises de formation qui nous demandent notre plateforme en marque blanche. Nous l’avons fait quelques années avec les plus gros organismes comme Acadomia mais avons décidé de cesser cette pratique, afin de nous concentrer sur la qualité de notre offre et valoriser notre marque. Nous ne souhaitons ni être le Uber de ceci ou le Facebook de cela, mais un vrai réflexe quand il s’agit d’apprendre une langue.

Contrairement à ce qui se passait avec le DIF, le bénéficiaire du CPF, est beaucoup plus attaché à la qualité de sa formation et à son prix. Même s’il ne la paie pas directement, il gère directement son stock des d’heures. Cette gestion de crédits par l’individu évoque de plus en plus un marché à destination des particuliers, marché historique de Lingueo… nous avons donc beaucoup d’espoir pour l’avenir de notre organisme, qui a obtenu en 2015 la labellisation OPQF.

D’un point de vue macro, la formation est au cœur de notre société et va au-delà des clivages politiques. J’ai bon espoir d’une continuité en 2017 en cas de changement de responsable : le marché de la formation a besoin de stabilité. Il nous faut évoluer désormais pour affiner et optimiser cette réforme. Je pense qu’une nouvelle rupture qui aurait pour seul objectif de casser ce qui a été construit serait une erreur.

 

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2 commentaires

  1. Hélène Séjourné le

    je m’interroge sur ce CPF, en effet pour pouvoir le mobiliser il faut une formation certifiante ou diplomante, or il est limité à 150h ce qui représente déjà 21 jours d’absence.
    J’ai donc 2 questions :
    Existe-t-il une formation diplomante ou certifiante de 150h?
    Pour un petit employeur 21 jours de formation dans l’année c’est énorme! Je comprends que les entreprises soient frileuses. Comment financer le complément de formation, le salaire du salarié qui est absent et celui de celui qui le remplace?
    Pour moi c’est un outil pour les demandeurs d’emploi et encore uniquement s’il y a des financements complémentaires.

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