Jean Wemaëre : « Il faut plus de souplesse dans le processus d’éligibilité des formations au CPF»

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En tant que Président de la Fédération de la Formation Professionnelle (FFP), Jean Wemaëre alertait le ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation Professionnelle et du Dialogue social, dans un courrier daté du 9 avril 2015, sur les dysfonctionnements de la mise en œuvre du compte personnel de formation (CPF) et les conséquences sur les 150 000 salariés du secteur. À la veille de l’été, nous l’avons interviewé pour faire le point sur la situation.


Bonjour Monsieur Wemaëre. Le CPF peine à se lancer ce qui impacte les carnets de commandes des organismes de formation. En avril dernier, vous estimiez la chute moyenne de leur chiffre d’affaires de 15 à 20%. Nous sommes à la fin du premier semestre, confirmez-vous cette tendance ?

Tout à fait, que ce soit du côté des organismes de formation travaillant avec les entreprises que du côté de ceux travaillant dans le cadre de fonds public ou de fonds Pôle Emploi, l’activité est très atone et le CPF n’est pas « débloqué ».

 

La Fédération dispose-t-elle de chiffres ?

Fin mai 2015 soit cinq mois après l’entrée en vigueur de la réforme, seulement 2000 CPF avaient été signés dont un certain nombre pour des validations des acquis de l’expérience (VAE) instrumentées par les OPACIF avec probablement des financements sur le CIF. Sur ces 2000 dossiers, 600 seulement ont été initiés par des demandeurs d’emploi.

L’entrée en vigueur de la réforme a suscité des réorganisations profondes des OPCA, un fort attentisme des entreprises et de la demande individuelle. Comme nous l’expliquons depuis plusieurs mois, le déploiement du CPF par les partenaires sociaux est trop lent ce qui engendre des effets d’attentisme sur l’ensemble des dispositifs de formation.

 

Comment expliquez-vous ce retard côté partenaires sociaux ?

D’abord, les branches professionnelles ne sont bien souvent pas outillées pour l’élaboration des listes. C’est d’autant plus problématique que le processus d’élaboration est inutilement lourd et fastidieux. Nous sommes face à un problème d’adaptation de la réforme à l’appareil de production. Ce qu’il faut, c’est agir vite et dans le respect de l’esprit de la loi du 5 mars 2014. Pour y veiller, une forte ambition politique est indispensable : c’était le sens de notre courrier au Premier ministre en mai 2014 (lettre du 20 mai 2014 intitulée Réforme de la formation professionnelle : plus que 6 mois pour agir !). Mais force est de constater que notre alerte n’a pas été entendue et aucune période de transition n’a été prévue.

 

Concrètement, qu’entendiez-vous par « période de transition » ?

Pour éviter cette situation inquiétante, le système du DIF aurait dû perdurer. Seulement une fois les listes des formations éligibles au CPF établies, nous aurions pu basculer vers le CPF. Mais ça n’a pas été le cas. L’été va être difficile pour les organismes de formation avec des chutes de 20, 25 et parfois 50% du chiffre d’affaires qui se confirment. Il faut plus de souplesse dans le processus d’éligibilité des formations au CPF. Donnons un coup de booster et, parallèlement, communiquons sur la valeur ajoutée de la formation professionnelle auprès des entreprises.

 

Les clips de Rue de la Formation arrivent au moment opportun pour relancer l’effort de formation ?

Bien sûr et je salue cette campagne du Medef qui renforce l’action quotidienne des organismes de notre Fédération. Malgré la fin de l’obligation fiscale, il faut expliquer aux entreprises les risques qu’elles encourent en coupant les budgets. Elles doivent entretenir le capital humain pour ne pas perdre en compétitivité. Les DRH et responsables formation sont en première ligne.

 

Que va faire la FFP ?

Soulignons tout d’abord que depuis le 12 mai 2015, le ministre du Travail François Rebsamen a mis en place un comité de suivi sous forme d’une « taskforce » pour faire le point sur le déploiement de la réforme et fluidifier sa mise en œuvre. Nos observations de blocages sur le terrain sont désormais partagées et chacun s’accorde sur la nécessité de proposer des mesures transitoires. Encore faut-il s’accorder sur ces mesures. Il y a urgence.

Nous, la FFP, nous allons communiquer dès la rentrée, je l’espère avec la DGEFP, pour redonner une image très positive de la formation. Si nous arrivons à embarquer de nouveau les entreprises dans le développement des compétences, à « décoincer l’éligibilité » des certifications au CPF et à aider les OPCA à financer plus rapidement les actions de formation, la fin de l’année pourrait être sauvée. Lors de la mise en place du DIF, nous déplorions le même attentisme lors du premier semestre 2005. J’observe aujourd’hui une volonté commune que ça marche alors restons optimistes !

 

Le mouvement des Hiboux ne reflète pourtant pas cet optimisme…

Il s’agit d’un mouvement de forte inquiétude, porté essentiellement par des organismes de formations en langues. Il faut rappeler que les langues n’étaient initialement pas éligibles au CPF. Ce sont pourtant les formations qui étaient les plus demandées en matière de DIF. Elles sont réintégrées depuis février aux listes, grâce à l’action de la FFP qui a alerté sur cette incohérence.

 

Que traduit cet oubli ?

Ce n’est pas un oubli. Les partenaires sociaux se sont vraisemblablement dits que la formation linguistique, indispensable pour les entreprises, relevait du plan de formation mais elle participe pourtant de l’employabilité du salarié et le CPF appartient au salarié.

 

Avec la fin de la déclaration 2483, quels indicateurs doivent être suivis par les DRH et RF pour tracer l’effort de formation ?

Il faut trouver des liens entre, d’une part, le montant de l’investissement des entreprises pour former tous ses publics et, d’autre part, les gains en compétitivité, en économie de coûts, en résultats mais aussi en image. À chaque fois, on se doit d’associer des indicateurs de résultats face à des actions de formation. Sur mandat du Ministère de l’Economie, nous avons mis en place des indicateurs : en les suivant et en les corrélant avec d’autres indicateurs liés aux résultats visés, les entreprises peuvent rendre compte de la pertinence de politique de développement des compétences. On rejoint alors les indicateurs de résultats correspondants au 4e niveau des critères du modèle de Donald Kirkpatrick.

Dans le cas d’actions de formations pour des commerciaux, les indicateurs économiques sont le nombre de rendez-vous obtenus, l’amélioration de la marge, la hausse du chiffre d’affaires, … Les responsables formation doivent avoir une démarche proactive et les organismes de formation sont leurs partenaires. Selon une analyse d’ODDO&Cie, les entreprises ayant fait des efforts notables dans la gestion de leurs ressources humaines et dans la formation voient leur capitalisation boursière augmentée considérablement. Quand l’entreprise fait un effort sur son capital humain, la reconnaissance de la valeur de l’entreprise sur le marché est automatique. Le rôle des opérateurs de formation est aussi de travailler sur l’évaluation post-formation (le ROE), en collaboration étroite avec leurs donneurs d’ordre. C’est un beau chantier que les Anglo-Saxons maitrisent bien mieux que nous.

 

Comment expliquez-vous ce décalage avec nos voisins ?

En France, 40% des salariés bénéficient de formations. Ils sont 50% en Angleterre et 53% en Allemagne. Pourtant, ces pays n’ont jamais mis de réforme en place. Les contraintes administratives propres à la France ont freiné l’appropriation du besoin de formation par les entreprises. Longtemps, la formation a été isolée comme un outil du dialogue social au lieu d’être reconnue comme outil de développement économique et de création de valeur. La transformation est en cours. Nous vivons un changement de paradigme mais cela va prendre du temps. Nous y travaillons activement au sein de la Fédération notamment par l’animation d’une mission confiée à la FFP par les Ministères de l’Economie et du Travail.

 

Mais reste le problème de l’appétence pour la formation ?

Je rappelle d’abord que la dépense directe en formation professionnelle par nos concitoyens en France est tout à fait significative, autour de 1,3 milliard d’euros hors dépenses de rémunération. La hausse continue du financement direct des prestations par nos concitoyens est une véritable tendance de notre secteur. Cela témoigne d’un intérêt manifeste de nos concitoyens pour la formation professionnelle. Ils savent qu’il s’agit d’un enjeu primordial pour leur employabilité compte tenu de l’obsolescence de plus en plus rapide des compétences requises sur le marché du travail. Pour y répondre au mieux, les prestataires développent une offre multimodale en se saisissant notamment des opportunités offertes par le digital ou encore l’apprentissage collaboratif. C’est une réponse essentielle à la demande de personnalisation des parcours de formation.

 

 

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