Mathilde Lemoine : « Les entreprises non formatrices ne seront pas productives »

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Docteur en Sciences économiques passionnée par la théorie des choix publics, spécialisée dans la macro économie internationale, Mathilde Lemoine occupe depuis 2006 le poste de Directeur des Études économiques et de la Stratégie marchés chez HSBC France. Également membre du Haut Conseil des finances publiques et professeur d’économie à Sciences Po Paris, elle a rédigé différents rapports dont « Les mobilités des salariés » avec Étienne Wasmer, Professeur des Universités spécialisé en économie du travail, et « Entrer et rester dans l’emploi : un levier de compétitivité, un enjeu » pour le think tank Terra Nova, dont elle préside le groupe de travail pluridisciplinaire formation professionnelle. Nous l’avons interviewée sur le lien entre formation et croissance, ainsi que sur les dernières recommandations de l’OCDE pour améliorer la formation.


Management de la formation : – Bonjour Mathilde Lemoine. Avant d’en venir à l’actualité du secteur de la formation professionnelle, pouvez-vous nous expliquer en quoi formation des salariés et croissance des entreprises sont étroitement liées ?

Depuis plus de dix ans, en tant qu’économiste, j’étudie les mutations économiques, les évolutions du le monde du travail. De récents travaux économétriques et enquêtes montrent que les compétences des salariés ont un impact direct sur la croissance tendancielle mais aussi sur la compétitivité des entreprises à travers un développement et une meilleure diffusion de l’innovation. En effet, si les salariés disposent de bonnes capacités cognitives, le développement de l’innovation s’en trouve positivement affecté, ce qui accroît la productivité et la compétitivité de l’entreprise. Il ne s’agit pas de développer des poches d’innovations mais de faire en sorte qu’elles se diffusent dans l’ensemble de l’économie grâce à la collaboration des salariés.

Cependant, les derniers rapports du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC) nous indiquent que la France affiche des résultats inférieurs à d’autres pays de la zone OCDE. En France, les inégalités sont fortes entre les très qualifiés et les peu qualifiés. De plus, les compétences des adultes se dégradent plus vite avec l’âge en France que dans la plupart des pays étudiés par l’OCDE faute de formations au-delà de 40-45 ans. Il est urgent que les formations soient proposées aux moins qualifiés et à l’ensemble des actifs quel que soit l’âge. Sinon, les mutations économiques et technologiques génèrent mécaniquement de l’exclusion du marché du travail et un accroissement des inégalités. C’est encore plus flagrant en période de crise.

Comme nous l’indiquions dans le rapport Terra Nova, si les 30 milliards d’euros du Pacte de responsabilité étaient investis dans la formation des peu qualifiés, des jeunes et des seniors, le PIB pourrait augmenter de près de 7%. Ce chiffre frappant a été calculé à partir d’études économétriques récentes.

 

Management de la formation : – Dans ces conditions, comment expliquer que rien ne bouge ?

Je relève plusieurs raisons à ce blocage :

  • les employeurs sont, d’une part, souvent réticents aux mobilités internes et, d’autre part, ne souhaitent pas développer les compétences de peur qu’une fois formés les salariés ne les quittent pour la concurrence. Ils privilégient les « formations métiers ».
  • les salariés ne souhaitent pas être formés sans une garantie d’emploi à la clé. Ils acceptent de se former éventuellement pour améliorer leur productivité à leur poste de travail, mais sont plus réticents à développer leurs compétences générales sans objectif précis.
  • les syndicats craignent une individualisation du marché du travail.

Aujourd’hui, l’urgence est de former les publics les moins qualifiés et je doute que la mise en œuvre de cette réforme le permette. On ne fait pas de lois sans avoir mobilisé les acteurs (entreprises, salariés, syndicats) autour d’un objectif commun prioritaire.

 

Management de la formation : – Parmi ses 12 recommandations pour améliorer la formation professionnelle (août 2015), l’OCDE préconise de préférer à une taxe sur les salaires des incitations fiscales et des subventions pour orienter l’effort de formation des entreprises vers les publics qui en ont besoin.

Je ne peux qu’être d’accord avec l’OCDE : nous l’avions nous-mêmes indiqué dès décembre 2006 dans le rapport « Les mobilités des salariés » co-écrit avec Etienne Wasmer. Nous proposions de mettre en place un système incitatif de bonus-malus portant sur les diverses cotisations (comme les cotisations chômage) ou sur les allègements de charge reçus par les entreprises. Le calcul du bonus-malus porterait sur des critères tels que la fraction des salariés formés, le contenu et la portabilité des qualifications (capital humain général) et le fait d’offrir des formations diplômantes et/ou certifiantes plutôt que non diplômantes et donc difficilement « vendables » sur le marché du travail.

Ce système forcerait les entreprises à intégrer le capital humain dans leur stratégie d’entreprise en impliquant davantage les parties prenantes de l’entreprise. C’est d’ailleurs ce que font très bien les Allemands pour développer les compétences et anticiper les évolutions de carrière. Tout le monde doit être impliqué. Aujourd’hui, les plans de formation sont souvent décidés en aval des mutations économiques et technologiques et non en amont pour accompagner la stratégie de développement des entreprises.

 

Management de la formation : – Quels seraient les grands axes et objectifs d’une nouvelle réforme de la formation qui pourrait survenir lors du prochain quinquennat ?

Les trois urgences sont les suivantes :

  • Mettre en place un plan de formation large à destination des peu qualifiés proposant une sorte de « passeport savoirs numériques » qui serait l’occasion de revoir les compétences de base. Le gouvernement français pourrait s’inspirer du programme Learn direct* lancé au Royaume-Uni en 2000.
  • Simplifier l’accès à l’offre de formation via un site web simple présentant l’ensemble des offres de formations certifiantes et qualifiantes disponibles. Un audit du site moncompteformation.gouv.fr sera bientôt lancé, espérons que la V2 qui en découlera soit plus efficace.

J’ajoute que, pour que les moins qualifiés se forment davantage, la professionnalisation des conseillers du CEP (conseil en évolution professionnelle) est urgente du fait de la difficulté actuelle d’accès à l’offre de formation

  • Développer les incitations fiscales via les assurances-chômage pour que les entreprises développent régulièrement les compétences de leurs collaborateurs et favorisent davantage la mobilité professionnelle.

 

 

Management de la formation : – La publication du décret Qualité précise que, désormais, c’est aux financeurs (les régions, le Pôle emploi, les OPCA, les Opacif, le Fongecif et l’Agefiph) que revient la charge d’apprécier la qualité des formations dispensées par les 60 000 organismes. N’aurait-il pas été plus juste que cette charge revienne à un organisme neutre chargé de certifier et de contrôler les organismes de formation, comme c’est déjà le cas en Allemagne ?

La création d’un organisme de certification national est indispensable à plus d’un titre. Tout d’abord, pour être garant d’une certaine indépendance. Ensuite, il pourrait donner naissance à un espace de partage d’expériences aux salariés post-formation où les nouveaux formés pourraient noter la formation reçue, indiquer si grâce à cette formation ils ont obtenu un emploi et en combien de temps, s’ils ont pu changer de poste… Les collaborateurs souhaitant développer leur employabilité pourraient ainsi bénéficier des expériences de leurs pairs avant d’engager, en toute connaissance de cause, leur CPF et ensuite négocier leur éventuel abondement avec leur employeur.

 

 

 

*L’université pour l’industrie (Ufi), par l’intermédiaire du programme Learndirect, a pour ambition de fournir aux entreprises, notamment aux PME, des formations adaptées à leurs besoins. Selon le CEDEFOP, le gouvernement prévoit que, au terme des 5 premières années de fonctionnement, 2,5 millions de particuliers et d’entreprises par an utiliseront les services d’information de l’Ufi ; et que plus de 600 000 personnes par an suivront des programmes de formation avalisés par l’Ufi. La déclaration la plus officielle concernant l’Ufi se trouve dans la brochure de présentation publiée le 31 mars 1998 par le DfEE : « L’Ufi sera un organisme d’apprentissage ouvert et à distance. Elle aura pour public à la fois des particuliers et des entreprises. Elle avalisera des produits et des services de formation de grande qualité et, grâce à l’utilisation des nouvelles technologies, les rendra disponibles au domicile, sur le lieu de travail et dans des centres de formation répartis dans tout le pays. Elle éliminera les obstacles à l’éducation et à la formation en rendant l’offre plus flexible et plus accessible, en stimulant les nouveaux marchés afin de réduire les coûts, en offrant des informations et des conseils clairs et fiables et en permettant aux individus d’apprendre à leur propre rythme, là où ils le souhaitent. »

 

 

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