Thierry Teboul (Afdas) : « Cette réforme modifie en profondeur le paradigme de la formation »

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Directeur général de l’Afdas (opca/opacif Culture-Communication-Médias-Loisirs-Artistes et Auteurs) depuis septembre 2013, Thierry Teboul fut précédemment délégué régional Île-de-France du groupe IGS. Il est aujourd’hui membre du comité de rédaction de la revue de l’ANDRH. Il répond à nos questions sur la mise en place des nouveaux dispositifs de la réforme lancés depuis début 2015, le nouveau positionnement des OPCA et l’avenir de la formation professionnelle.

 

Management de la formation : le 1er janvier 2016, le compte personnel de formation a soufflé sa première bougie. Vu de l’AFDAS, commence-t-il à être adopté par les salariés et les entreprises ?

Commençons par nos chiffres pour 2015. L’AFDAS a administré cette année 3 400 demandes de financement de CPF, pour une dépense engagée d’environ 12 M €. La durée moyenne d’un CPF s’est élevée à environ 80 heures sans abondement et à 121 heures avec abondement.

L’ensemble de ces CPF s’est réparti de la manière suivante :

  • 65% ont bénéficié à des salariés d’entreprises. Parmi ceux-ci, les ¾ ont été engagés avec l’accord de l’entreprise, voire avec son abondement ; le quart restant s’est formé de façon confidentielle.
  • 20% des demandes de CPF ont émané d’intermittents du spectacle.
  • Enfin, 15% ont concerné des demandes en abondement d’un projet de reconversion (CIF CDI ou CIF CDD).

Sans surprise, on s’aperçoit que les salariés qui ont recours au CPF se rencontrent davantage parmi les plus « agiles », c’est-à-dire les plus aptes à s’approprier le nouveau dispositif. La formation professionnelle dans son ensemble est déjà un système complexe, il faudra du temps et de la communication pour que chacun assimile les nouveautés de la réforme de 2014.

De fait, entreprises et salariés ont eu tendance à rester dans leur fonctionnement initial, en sous-estimant peut-être l’ampleur des changements apportés par la loi. Beaucoup ont fait comme si le CPF remplaçait le DIF, par exemple, alors qu’il s’agit de deux dispositifs aux finalités bien différentes. Avec cette nouvelle réforme, ce sont tous les équilibres du système qui sont modifiés ; mais tout le monde n’en a pas pris la mesure. 2015 aura donc été une année de transition, et on a vu se dessiner une modification des pratiques – presque sociales – sur l’appétence pour la formation au dernier trimestre seulement. Le paradigme de la formation est en voie de redéfinition. Tout l’écosystème en est impacté :

  • les entreprises doivent se mettre dans une logique de coproduction avec les salariés sur le CPF ;
  • les salariés se découvrent un nouveau droit, mais un droit qui nécessite un véritable projet de leur part, qui tienne compte de la réalité du marché de l’emploi ;
  • le CPF s’inscrit vraiment dans une logique d’employabilité avérée par les branches en termes d’emplois à pourvoir, contrairement au DIF qui se contentait de venir en complément du plan de formation ;
  • les éditeurs de listes font face à des logiques d’emploi, et non plus seulement de formation en soi, ce qui suppose d’identifier les priorités de formation pour y parvenir ;
  • les organismes de formation doivent construire une offre adaptée en termes de format au nouveau contexte réglementaire et aux exigences de la labellisation.

 

Qu’en est-il de l’offre de formation ?

La formation en face à face pédagogique nous ramène au XXe siècle ; aujourd’hui, l’e-learning progresse, certes, mais d’autres formes de formation émergent. Nous nous orientons de plus en plus vers une logique de blended learning, à même de former plus de monde avec moins de moyens, en respectant l’intention pédagogique.

Désormais, la formation réunit différents métiers :

  • celui du formateur, qui assure la transmission des savoirs et des compétences,
  • celui de l’accompagnateur, qui s’attache à la formalisation et à l’enrichissement en pédagogie dans une logique de parcours,
  • enfin, celui du certificateur, qui valide les parcours et qui garantit la qualité et la conformité des formations, notamment au regard des listes CPF.

On peut exercer les trois métiers, mais aussi n’en faire qu’un ou deux, et ne se positionner que sur un maillon de la chaîne pédagogique. Le tout en respectant les critères qualité nouvellement publiés.

 

Justement, l’entrée en vigueur du décret qualité est prévue pour janvier 2017. Comment vous préparez-vous à faire face à ces nouvelles obligations ?

C’est une contrainte nouvelle pour le financeur que de contrôler les actions de formation selon un référentiel. Un principe de réalité s’impose néanmoins à nous. L’Afdas a financé 153 000 actions de formation en 2014, auprès de 9000 organismes de formation. Pour nous, il est donc logiquement plus facile de référencer ces derniers sur les moyens qu’ils mettent en œuvre que sur chacune de leurs actions de formation. Et de contrôler les actions au fil du temps pour des questions de moyens évidentes.

 

Pour vous, c’est une réforme importante ?

C’est une réforme très systémique, la plus importante depuis 1971. Elle essaie de créer une dynamique vertueuse entre orientation professionnelle, formation et emploi.

On parle beaucoup du CPF, mais le conseil en évolution professionnelle (CEP) est, me semble-t-il, le dispositif le plus intéressant. Il s’agit d’un conseil personnalisé et gratuit, qui n’a pas pour vocation de déboucher nécessairement sur une formation. À son annonce, la création du CEP a créé un émoi chez les producteurs de bilans de compétences, auxquels, pourtant, il ne se substitue pas vraiment. Le CEP intervient plutôt en amont ; il vise à permettre à tout salarié ou demandeur d’emploi de faire le point et de poser les bases d’un projet d’évolution professionnelle. Il peut ouvrir sur une formation ou un bilan de compétences, mais pas de façon systématique. L’Afdas teste en ce moment le bilan modulaire qui me semble être le complément idéal du CEP.

 

L’Afdas, en tant qu’Opacif, est habilité à délivrer le CEP. Avez-vous quelques chiffres à ce sujet ?

Le CEP a été lancé à l’Afdas en janvier 2015. Nous avons mis en place un grand projet de formation auprès de 80 conseillers sur la France entière. En 2015, pour son lancement, 5 000 entretiens ont été menés (dont 1 700 au bénéfice d’intermittents), sur une population que l’on peut décomposer en 3 catégories :

  • public hors champ (hors culture, communication, médias et loisirs) souhaitant y accéder ;
  • public inclus dans notre champ souhaitant évoluer entre branches de l’Afdas – de la presse à la communication ou de la radio à la télé, par exemple. 80% des congés formation que nous gérons débouchent sur une réorientation vers l’une des 10 branches d’activités qui composent l’Afdas ;
  • public inclus dans notre champ, mais souhaitant en sortir, pour lesquels nous ne sommes donc plus légitimes. Nous travaillons alors avec nos partenaires qui les conseilleront mieux (Fongecif, Apec, …).

La loi nous oblige à recevoir tout le monde, mais notre valeur ajoutée est logiquement plus évidente sur nos métiers. J’insiste sur le fait qu’une professionnalisation des acteurs est nécessaire à la réussite du CEP.

 

Dans nos métiers de la culture, de l’audiovisuel, de la presse, de l’édition phonographique, nous sommes en prise avec des mutations économiques considérables, notamment la dématérialisation. La question du CEP se pose donc de façon particulièrement prégnante.

 

Quels sont les risques de cette réforme ?

Un important effort pédagogique est nécessaire pour que chacun endosse ses responsabilités : les entreprises, l’État, les salariés, les CE, les partenaires sociaux…

L’objectif initial des listes des formations, c’est d’accompagner l’emploi au plus près des territoires. D’où l’importance d’avoir des listes régionales. Un CQP agent de loisirs n’a de sens qu’à proximité d’un site susceptible d’employer ce type de profil – donc près d’un parc d’attractions du type Puy du Fou, Parc Astérix ou Disneyland Paris…

Si on élargit à l’excès les listes en intégrant les 18 000 titres inscrits au RNCP et l’ensemble des diplômes de l’Éducation nationale, on aura raté l’objectif.

Par ailleurs il faut admettre l’idée de ne pas comparer les chiffres du DIF avec ceux du CPF. L’ambition affirmée dès l’ANI de décembre 2013 était bien de rompre avec le DIF, et il faut l’assumer, en regard du lien qu’il faut continuer promouvoir entre formation et emploi.

 

Parallèlement, nous devons développer la formation just in time. La concordance des temps entre le besoin en compétences et la formation est fondamentale. D’une certaine manière, nous allons vers une sorte de la « FOD », la formation on demand. Se former seulement sur ce dont nous avons besoin, au moment où on en a besoin, c’est sans doute l’avenir de la formation.

 

Pourtant les formations éligibles au CPF sont obligatoirement certifiantes (hors socle de compétences) ?

C’est là que nous retombons dans le problème systémique. Il est urgentissime que les organismes de formation (OF) découpent en blocs de compétences conséquents les cycles certifiants et que la CNCP les valide comme tels. Ainsi, nous nous engagerons davantage dans une logique de parcours. De plus, il n’est pas impossible qu’une personne ayant suivi différents modules courts puisse ensuite faire certifier ses formations auprès d’un OF.

Aujourd’hui, les OF devraient développer des services d’ingénierie de la certification. Prenons un exemple : dans 10 ans, nous disposerons tous de badges (attestations de compétences) post-Mooc. Des certificateurs pourront s’en servir pour tracer nos parcours de formation. Les compétences acquises seront donc plus facilement identifiables et valorisables auprès des recruteurs internes comme externes.

 

Quel sera l’impact de la réforme sur la collecte pour l’Afdas ?

Même si l’investissement dans nos branches va baisser, l’impact sur notre collecte sera faible pour 3 raisons majeures :

  • 91% de la collecte de l’Afdas provient des entreprises de moins de 10 salariés, non touchées par la réforme sur la modification des taux.
  • Nos partenaires sociaux ont majoritairement signé des accords formation. À titre d’exemple, les loisirs viennent de signer une contribution à 0,40% en plus du 1% !
  • Les entreprises en général, et les grands groupes en particulier, nous accordent globalement leur confiance en matière de versement pour le plan.

 

Comment imaginez-vous l’OPCA de demain ?

Nous réfléchissons à aller plus loin dans la simplification, pour les adhérents qui nous attribuent des versements volontaires et souscrivent à nos programmes qualité. Nous développons aussi notre rôle de facilitateur et d’accompagnateur dans le domaine de l’ingénierie pédagogique. Nous nous devons d’innover pour nous rendre indispensables !

 

L’Afdas en quelques chiffres

  • 3 en 1 : l’Afdas est à la fois Opca, Opacif et Octa.
  • 10 branches : Spectacle vivant, Loisirs, Audiovisuel, Exploitation cinéma et distribution de films, Publicité et distribution directe, Presse et agences de presse, Édition.
  • 40 761 entreprises.
  • 271,1 M€ collectés en 2014, y compris taxe d’apprentissage.
  • 8,4 millions d’heures de formations financées en 2014 à 151 274 stagiaires, dont 3982 auteurs.

Rappelons que la culture représente 3,2% du PIB et contribue 7 fois plus au PIB français que l’industrie automobile, selon un rapport public.

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